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Histoire: Cela a commencé il y a cent ans

On peut définir la profession d'actuaire comme celle d'ingénieur dans les domaines du risque et de la finance.

Nous n'avons pas entrepris de reconstituer un calendrier rigoureux et une analyse historique de l'Association.

Il n'y aura pas non plus de visite guidée de la galerie des ancêtres, avec arrêt devant chacun des portraits, mais avant tout et surtout nous avons voulu rendre hommage à quelques-uns des grands aînés à qui sont dues reconnaissance et admiration.

Cette reconnaissance et cette admiration sont celles qu'on éprouve naturellement pour les pionniers, pour ceux qui appartiennent à cette espèce rare et merveilleuse des créateurs sans qui ce que nous avons et savons aujourd'hui ne serait peut-être pas encore advenu.

Des philosophes de notre temps disent, devant le désarroi, la confusion, la violence, l'indifférence de notre monde moderne, que les jeunes manquent de modèles. On peut ajouter : les moins jeunes aussi.

Nos aînés de 1895 nous donnent une leçon et un exemple. Leur énergie, leur activité, leur évidente détermination à faire jouer par les actuaires non seulement un rôle prépondérant dans la gestion de l'assurance mais aussi un rôle public important, à participer à la solution des problèmes sociaux et financiers surgissant à l'époque laissent aujourd'hui en nous, pour le moins, l'impression d'avoir rangé trop tôt leur exemple dans le tiroir aux souvenirs et ainsi, d'avoir oublié leur magnifique leçon.

Notre vœu est clair. L'hommage que nous leur rendons est un rappel d'un évident devoir professionnel tenant notamment à la publicité du rôle que l'actuaire peut et doit jouer dans l'approche et la solution de problèmes d'intérêt public.

L'Association Royale des Actuaires Belges, en bref l'ARAB, est l'association professionelle réunissant les actuaires de Belgique.

L'histoire de notre Association commence à la fin du XIXe siècle. A ce moment, notre pays est jeune. Sa reconnaissance en tant qu'Etat indépendant a pris neuf années de 1830 à 1839, d'une révolution à un traité par lequel, après bien des va-et-vient, les grandes puissances reconnaissent et garantissent l'indépendance de la Belgique, sous l'impulsion décisive de Monsieur de Talleyrand et de Lord Palmerston.

Création politique, diront certains ici et ailleurs (où il n'y a pas longtemps encore demeuraient quelques visées ou quelques souvenirs annexionnistes).

Ce qu'il faut savoir ou se rappeler, c'est que le peuple de nos provinces - en dépit de ses particularismes - porte l'empreinte profonde d'une tradition institutionnelle et administrative séculaire, remontant aux Ducs de Bourgogne. Ceux-ci employaient avec bon sens, opportunisme et bonheur le flamand et le français. Ils envoyaient à Dijon des conseillers flamands et à Bruges et à Bruxelles des conseillers bourguignons.

Quant à Charles le Téméraire, élevé à Bruges, il parlait flamand avant de parler français, et naviguait seul, adolescent, devant Ostende. Dans ses veines coulait du sang de son grand-père portugais, Henri le Navigateur.

C'est Philippe le Bon qui, selon la chronique flatteuse de l'époque, avait refait la Belgique (entendez la Gaule Belgique de Jules César) en "fédéralisant", avant la lettre, duchés, marquisats, comtés et seigneuries.

Mais avant les Ducs, depuis le XIe siècle dans nos contrées, les seigneurs de tout rang avaient "affranchi" de nombreuses villes et communes, de nombreuses terres libres "les alleux" ou "alleuds". C'est Alexis de Tocqueville, le plus international des historiens français du XIXe siècle, qui a dit que "la commune est l'école primaire de la liberté".

La défense de ces chartes, privilèges et libertés fut courageuse et solidaire.

Les "provinces belgiques" étaient une réalité dont les propriétaires changèrent en leur laissant toujours un ensemble propre d'institutions, jusqu'à la "sortie" des Habsbourg-Lorraine, de cette Maison d'Autriche, dont le bilan belge fut positif.

Passons sur les vingt ans qui suivirent, durant lesquels les populations de nos provinces durent se rendre à l'évidence du fait que la liberté et les autres droits de l'homme n'étaient pas des articles d'exportation de la République. Regrettons ensuite le mélange de bonne volonté, d'excellentes initiatives et de maladresse du premier Souverain des Pays-Bas (réunis en 1814) pour arriver au déferlement rapide de 1830, à l'échelle, aussi surprenant que celui qui a saisi récemment les pays de l'Est de l'Europe.

Ce déferlement sépara la Belgique des Pays-Bas septentrionaux, d'une partie du Grand-Duché de Luxembourg laissée à la Maison d'Orange. Depuis on a fait le "BENELUX" et beaucoup plus.

L'Association Royale des Actuaires Belges, en bref l'ARAB, est l'association professionelle réunissant les actuaires de Belgique.

En cette fin du XIXe siècle, la Belgique est active, réaliste et entreprenante. Elle a un Souverain, le Roi Léopold II, qui y veille avec autant de lucidité et de grandeur de vues que d'obstination... et il ne compte pas que des admirateurs.

Mais la Belgique est devenue une puissance industrielle.

A Odessa et à Tien-Tsin, on rencontrera des ingénieurs et des contremaîtres belges, on verra rouler des locomotives, des wagons, des tramways belges.

La Belgique devient, comme d'autres Etats, depuis longtemps déjà, une puissance coloniale sans encore savoir que les colonies sont faites pour être perdues.

La fin du XIXe siècle est, en tout cas, une époque où, non sans emphase ni naïveté, mais en n'accordant encore que peu d'attention aux changements sociaux nés de l'industrialisation, on écrit PROGRES en majuscules.

Les changements sociaux sont là cependant, et plus développés qu'au simple état de germe. Ils forment un moût fermentant dont de grosses bulles crèvent la surface. Le socialisme "institutionnel" est né au XIXe siècle.

En Belgique, une charte exposant en 1894 les objectifs sociaux et humains du mouvement socialiste est écrite par un personnage qui entra littéralement vivant dans la légende des luttes des travailleurs.

En Flandre, à Gand, se développe un mouvement coopératif à partir de la création d'une boulangerie populaire et d'un organe de presse progressiste.

Un prêtre partant de propos d'évangile et prêchant l'exemple établit les bases du mouvement démocrate chrétien.

Tout se passe dans la peine, dans la lutte, dans la sueur, dans la misère et parfois dans le sang.

Mais on n'oublie pas le PROGRES. Ceux qui n'en bénéficient guère veulent simplement qu'il profite à tout le monde.

Ce qu'on en dit et ce qu'on en écrit est le plus souvent empreint de foi, d'enthousiasme. On baigne dans les lumières de l'humanisme et de la science et on manifeste un réel désir d'entreprendre.

L'Association Royale des Actuaires Belges, en bref l'ARAB, est l'association professionelle réunissant les actuaires de Belgique.

C'est alors, au début de la dernière décennie du siècle, que trois personnages, peu enclins à se satisfaire d'idées reçues mais non fondées et de pratiques très contestables en matière d'assurances sur la vie, se trouvent résolus à faire une démonstration retentissante de la nécessité et surtout de la possibilité de donner à ces assurances des bases mathématiques rigoureuses de tarification, de gestion et de constitution de réserves destinées à répondre et à correspondre aux engagements pris.

Avec une détermination semblable à celle des fortes personnalités du monde de l'entreprise, de la finance et de la découverte qui entouraient Léopold II, ils vont s'atteler à la réalisation de trois objectifs.

Le premier: faire savoir aux milieux intéressés ce qu'est un actuaire au sens, que lui avaient donné les "actuaries" britanniques, de spécialiste utilisant des méthodes scientifiques rigoureuses reposant sur la théorie des probabilités et appliquées à la gestion des contrats d'assurances sur la vie.

Le deuxième: répandre les méthodes actuarielles les plus modernes et les plus développées à l'époque en éditant une traduction française du "Text Book of the Institute of Actuaries", recueil complet de la théorie et de la pratique des opérations financières reposant sur la vie humaine.

Le troisième: faire progresser la science actuarielle en rassemblant les actuaires du monde entier, en favorisant les échanges et communications par le truchement d'Associations nationales et en organisant, pour commencer, un premier congrès international d'actuaires.

Les trois personnages, déterminés et ambitieux - qui allaient entreprendre la réalisation de ces objectifs - s'appelaient Amédée Begault, Charles Le Jeune et Léon Mahillon.

Le premier allait être le très fidèle traducteur du "Text Book", le deuxième, par ses relations du grand courtage national et international, allait être un agent des plus efficaces des relations entre actuaires de tous les pays, et un infatigable promoteur d'initiatives. Enfin, et ce ne fut pas le moindre de ses mérites, il donna, payant littéralement de sa personne, un support financier considérable, voire total dans certains cas, à la réalisation des objectifs qu'on vient de décrire.

Le troisième, à l'époque Directeur Général de la Caisse Générale d'Epargne et de Retraite, usa de toutes ses relations au sein du Gouvernement et du Parlement pour entamer une véritable campagne de promotion de l'actuaire et de sa science. Interlocuteur décidé, ne craignant visiblement ni la discussion ni la polémique, animé d'un "fighting-spirit" qui apparaît dans son comportement et ses écrits, il assuma le rôle exigeant de l'actuaire de choc.

Cette étonnante trinité d'hommes aux tempéraments et aux inclinations personnelles remarquablement complémentaires allaient, en 1895, au terme d'un effort soutenu de plusieurs années, atteindre les objectifs fixés.

Ils ne furent pas seuls, loin s'en faut, il n'y eut pas que des Belges, pour concevoir et réaliser ces objectifs. Nos trois personnages, quelle que fût leur ambition, mesuraient bien leurs propres moyens et leurs propres possibilités. Ils regardaient attentivement au-dehors plutôt que de se contempler eux-mêmes et ne se considéraient pas comme représentants d'un peuple élu.

A leur entreprise sont étroitement associés de grands noms de la profession, en tout premier lieu en Grande-Bretagne et en France. Pour n'en citer que deux: en premier lieu George King, auteur principal du "Text Book" et ensuite Léon Marie qui, à l'époque, apparaissait, à juste titre, comme une des personnalités les plus marquantes de l'Institut des Actuaires Français.

Quant à l'Association des Actuaires Belges, son initiateur et son premier et puissant moteur fut - on n'en sera point surpris - Léon Mahillon lui-même.

Le 8 janvier 1895, il réunissait cinq personnages, dont lui-même, qui allaient séance tenante, fonder l'Association des Actuaires Belges, saisissant une double occasion d'affirmer aussitôt son existence: la discussion au parlement d'un projet de loi sur les Unions professionnelles et la tenue, à quelques mois de là, en septembre 1895, du premier Congrès International d'Actuaires. Ils allaient en assumer l'organisation.

Ces personnages étaient Messieurs Henri Adan, premier Président de l'Association, Directeur Général de la Royale Belge, Léon Duboisdenghien, Secrétaire de l'Association, Secrétaire du Directeur Général et actuaire de la Caisse Générale d'Epargne et de Retraite (CGER), Amédée Begault, Sous-Directeur et actuaire de la Compagnie Belge d'Assurances Générales, Omer Lepreux, Directeur de la CGER et Léon Mahillon lui-même, Directeur Général de la CGER, ces trois derniers, membres du bureau de l'Association.

Charles Le Jeune, dont le rôle, en ces circonstances fut déterminant, ne figure pas - chose étonnante - parmi les fondateurs de l'Association. Ce personnage, homme exceptionnellement actif, compétent en toutes matières d'assurances et, enfin, aussi généreux que discret n'allait devenir membre agrégé de l'Association qu'un an plus tard, le 19 février 1896, admis, faut-il le dire, à l'unanimité des membres présents.

L'histoire de l'Association commençait.

L'Association Royale des Actuaires Belges, en bref l'ARAB, est l'association professionelle réunissant les actuaires de Belgique.

L'Association des Actuaires Belges n'est pas issue toute armée, le 8 janvier 1895, d'un dieu tutélaire des mathématiques et de l'assurance.

Elle résulte d'une réflexion et d'une décision provoquées par des faits se situant à la fin de la décennie 1880 - 1890.

En premier lieu, la publication achevée en 1887 des deux parties du "Text Book of the Institute of Actuaries". Après un siècle, il faut encore convenir que cet imposant ouvrage demeure toujours bien plus qu'une référence historique. Son étude et son utilisation pratique peuvent toujours constituer une base sérieuse de la maîtrise de la théorie moderne et de la pratique de toutes les opérations impliquant des prestations financières reposant sur la vie humaine, sur des individus et sur des collectivités.

Certes, les théories modernes ont atteint un degré de synthèse et de généralité qui raccourcit considérablement l'exposé; certes, l'informatique a bouleversé les méthodes de calcul et permis l'emploi pratique de modèles mathématiques sophistiqués déterministes ou stochastiques, mais le départ est bien pris en cette fin du XIXe siècle.

Très vite, le "Text Book" devient la "bible" de la gestion technique des assurances sur la vie. Il forme le premier modèle probabiliste, quasiment complet, d'une gestion scientifique de ces assurances, publié à une époque où, du moins sur le continent, l'assurance sur la vie était à la fois l'objet des opinions et des théories les plus diverses de la part des juristes et du mutisme de la législation. L'ensemble de ces théories et des erreurs qu'elles contiennent porte la marque de l'ignorance ou de la méconnaissance bien explicables du raisonnement probabiliste et, plus concrètement, de l'application de la théorie des probabilités aux opération viagères. Or cette application conduisait à l'édification rigoureuse, logique, cohérente d'une théorie desdites opérations viagères, susceptible d'une utilisation pratique générale et aisée.

Dans l'esprit de trois actuaires d'avant la première heure: Amédée Begault, Charles Le Jeune et Léon Mahillon, naît l'idée, aux environs de 1890, d'un large programme de moyens et de travaux visant à "mettre de l'ordre", en Belgique, dans les idées et les méthodes de gestion de l'assurance sur la vie.

Le premier point du programme est la traduction du "Text Book" en langue française, sa publication et sa diffusion.

Comment? C'est très simple. Amédée Begault, excellent mathématicien, se charge de la traduction; Léon Mahillon entame auprès des pouvoirs publics et des milieux intéressés une vigoureuse campagne d'information, à la fois sur le ton de la critique des erreurs et des défauts de la gestion des entreprises et institutions qui s'occupent de la matière et sur le ton de l'information du style "relations publiques" pour dire avec fermeté ce qu'il faut faire.

Enfin, Charles Le Jeune, clairvoyant et enthousiaste, finance personnellement l'édition de l'ouvrage. Ce ne sera pas la moindre de ses prestations ni le moindre de ses mérites.

En 1894, publié sous le patronage de l'Institut des Actuaires Français, par les éditeurs Bruylant à Bruxelles, Gauthier-Villars et Warnier à Paris, paraît en langue française le "Text-Book de l'Institut des Actuaires de Londres".

Son auteur-traducteur est donc Amédée Begault et sa préface est de la plume de Léon Mahillon.

Affirmer que cette plume est vigoureuse est, comme on dit en anglais un "understatement". Cette préface est plus qu'une défense et illustration de l'ouvrage; c'est un assaut en règle, mené au nom de la science contre le foisonnement d'erreurs, de sottises et de méthodes fausses qui, en maints endroits, formaient le fondement juridique et technique des opérations viagères.

En fait, l'ouvrage en langue française - qui nous intéresse - est la seconde partie du grand "Text Book" britannique. La première partie, qui contient la théorie de l'intérêt ne suscitait pas au même degré un sentiment de besoin. La littérature scientifique en langue française en la matière était abondante.

Parmi tous les documents contemporains de la naissance de notre Association, il en est un, particulièrement émouvant, que nous avons sous les yeux: c'est l'exemplaire personnel du "Text Book" en langue française d'Amédée Begault. Il est tiré sur papier de Hollande et porte le numéro 15. Il y en eut 20 de l'espèce, hors commerce, répartis entre la Grande-Bretagne, la France et la Belgique.

Elle est issue d'une conception et d'une gestation rapides.

Les cinq personnages déjà cités plus haut, qui se réunissent le 8 janvier 1895 se trouvent ensemble à l'initiative de Léon Mahillon, toujours lui.

Sa motivation est claire. Elle tient en trois phrases tirées du premier procès-verbal de séance de notre Association.

"M. Mahillon a cru bien faire en provoquant une réunion en vue de jeter les premières bases d'une Association d'Actuaires Belges ..."

"M. Mahillon pense d'ailleurs que la création d'une Association d'Actuaires Belges doit précéder la réunion du premier Congrès d'Actuaires."

"Il propose la constitution immédiate de cette Association et la formation du Bureau, séance tenante."

Constitué comme dit dans l'introduction de MM. Henri Adan, Léon Duboisdenghien, Amédée Begault, Omer Lepreux et Léon Mahillon.

Quant aux statuts, point d'embarras: la question "sera examinée ultérieurement".

Un mois plus tard, le Bureau de l'Association adopte le texte d'une note à adresser au Ministre des Finances, note relative à un projet de loi sur la personnification civile des Unions Professionnelles.

L'objectif de la note est clair: la création éventuelle, au sein d'une union professionnelle, d'institutions et d'activités de sociétés mutualistes, d'Associations d'assurances mutuelles ou de sociétés commerciales diverses doit être subordonnée au maintien de toutes les distinctions, prescriptions, limites et obligations établies par le législateur, séparément, pour toutes ces activités. Il ne s'agit pas qu'une union professionnelle - sous le couvert de son agrément - fasse en toute liberté ce que les lois régissant les activités diverses de sociétés mutualistes ou d'Associations d'assurances ne permettent de faire que dans des conditions et limites bien définies.

Le ton est donné, l'Association sera un propagateur et un défenseur de théories et de méthodes d'application rigoureuses.

Elle ne s'en privera pas et elle définira les missions:

"... les membres de l'Association peuvent agir personnellement par leurs oeuvres, leur influence et la part qu'ils sont appelés à prendre dans les travaux de Commissions spéciales: ils pourraient, personnellement, publier dans certains journaux à leur convenance des articles rectifiant les inexactitudes et les erreurs qu'ils auraient pu constater."

"Chaque membre de l'Association peut donc prendre isolément une attitude favorable à la vulgarisation des idées saines en matière d'assurance et de prévoyance."

"Mais les membres de l'Association peuvent aussi agir collectivement et, dans ce cas, leur instrument tout désigné sera le Bulletin de l'Association (Avis émis par M. Lepreux et adopté par l'assemblée le 3 novembre 1896.)"

A peine l'Association est-elle née qu'à Bruxelles aura lieu, du 2 au 6 septembre 1895, le premier Congrès International d'Actuaires, dont l'organisation et le bon déroulement reposeront largement sur les épaules des personnages déjà cités.

Il sera question, en détails, de ce Congrès dans un livre que l'Association Actuarielle Internationale consacre à son propre centenaire et à sa propre histoire, liée de près à celle des Congrès Internationaux, lieux d'études, de discussions, de rencontres et de rapprochement entre les actuaires du monde entier.

Les résumés, appréciations et commentaires d'observateurs étrangers, présents au premier congrès international apportent la preuve de l'intérêt suscité par ce premier congrès dans le monde de l'assurance.

La "Chronique des Assurances et du Commerce", le périodique belge le plus connu de l'époque rend compte du congrès dans son numéro du 15 septembre 1895 en insistant sur le haut niveau scientifique des sujets traités et sur l'excellente défense et illustration de l'assurance que les débats contiennent. Un rien abasourdi par le contenu mathématique des sujets, l'auteur de l'article estime cependant que ce congrès n'aura pas eu de résultats pratiques. On n'est jamais prophète dans son pays.

Le "Moniteur des Assurances", la plus importante revue mensuelle française du temps, consacre quinze pages à ce qui est bien plus qu'un simple compte rendu du Congrès. Il en évoque la genèse, cite et décrit les personnages-clés, expose et analyse les interventions des participants avec la rigueur et l'intérêt du connaisseur.

Le "Journal des Assurances" de Paris n'est pas en reste. Le 1er octobre, onze pages sont consacrées au "Congrès de Bruxelles". L'appréciation de l'initiative, de l'organisation et de l'accueil belges par nos amis et voisins français fait toujours plaisir à lire.

Dès le 11 septembre 1895, "The Review" de Londres, un des plus importants périodiques professionnels de l'époque, sinon le plus important, publie un excellent compte rendu de son correspondant à Bruxelles.

"The Standard" de Boston rapporte de façon concise et précise le déroulement du Congrès, le 12 octobre 1895.

Le "Masius' Rundschau" de Leipzig y consacre une partie importante de son cahier d'octobre 1895, en soulignant à la fois le caractère international incontestable de l'assemblée et l'intérêt qu'y portent les autorités belges, notamment le Ministre des Finances de l'époque, le Comte de Smet de Naeyer.

Le "Heraldo" de Madrid contient, de la part de l'unique représentant espagnol au Congrès, un hommage d'une remarquable sincérité et d'une courtoisie émouvante à l'initiative belge.

Et après? Les feux sont éteints?

Certes pas. Ni ici, ni ailleurs.

Le 4 avril 1896, le "Post Magazine and Insurance Monitor" de Londres rend compte d'une réunion consacrée par l' "Institute of Actuaries" au rapport qu'Amédée Begault présentait au Congrès de Bruxelles sur - thème inépuisable - la nécessité d'une notation universelle.

A ce moment, il était déjà décidé qu'un Congrès International se tiendrait à Londres en 1898.

Dans la suite, mises à part les dramatiques interruptions des deux guerres mondiales, les Congrès allaient se réunir sur tous les continents, tous les trois ans jusqu'en 1960, tous les quatre ans ensuite de 1960 à 1992, pour reprendre alors la périodicité triennale. Ces Congrès sont les témoins de progrès et de développements constants des sciences actuarielles.

Ils ont contribué largement aux progrès des méthodes mathématiques de la théorie du risque et de la théorie des processus stochastiques et ils englobent largement le scientifique, l'économique, le social et le financier.

Les débuts de l'Association belge sont de l'espèce qu'on qualifie, en anglais, de "flying start" et, en français, de "départ sur les chapeaux de roues".

Or, celui des trois personnages initiateurs de l'Association et du premiers congrès international, qui avait montré le plus de ténacité, le plus de conviction et le plus d'enthousiasme, Léon Mahillon décédait inopinément en janvier 1896, quatre mois à peine après la clôture du congrès.

L'émotion suscitée par son décès soudain et la volonté - faite de raison - qui l'animait apparaissent dans l'allocution que prononça, à ses funérailles, le premier président de l'Association, M. Henri Adan, Directeur Général de la Royale Belge.

Le style est celui de tous les discours officiels de l'époque; l'emphase et la solennité sont présentes, mais l'émotion est profonde et l'amitié l'exprime, empreinte de tristesse sincère.

"J'obéis à un sentiment de profonde, d'affectueuse estime, en ajoutant, au nom de l'Association des Actuaires belges, quelques mots aux regrets dont vous venez d'entendre l'éloquente expression.

Aux qualités du brillant administrateur qui a si heureusement dirigé les destinées de notre Caisse d'Epargne et de Retraite, Léon Mahillon joignait cette tendance à l'universalité des connaissances qu'on rencontre chez les esprits supérieurs.

S'il avait admirablement compris l'ampleur des services que cette institution d'élite était appelée à rendre au pays, il avait non moins bien saisi la nécessité de posséder à fond toutes les questions touchant aux intérêts généraux, et que la force des choses devait mettre en contact avec l' établissement dont il avait la haute direction.

Avec une lucidité parfaite, il avait compris qu'en matière d'ordre social, si le sentiment peut être l'excellent promoteur de certaines créations généreuses, c'est à la condition que la raison, que la science puissent le diriger. Partout on retrouve chez lui l'expression de cette ferme conviction.

En ses travaux dans la Commission des secrétaires communaux, dans la Commission permanente des sociétés mutualistes, dans la Commission centrale de statistique, dans la Commission des pensions ouvrières, partout et toujours on retrouve MAHILLON combattant les illusions décevantes et tenant le langage de la raison appuyé sur la science.

Une chose cependant faisait l'objet de ses fréquentes préoccupations: c'était la création d'une Association spécialement appelée à traiter, à éclairer, à débattre les questions techniques dont la solution domine la mise en pratique des assurances et de toutes les transactions viagères.

C'était une de ses idées les plus chères; il voulait doter la patrie de Quételet d'un institut d'actuaires, à l'exemple de ceux d'Angleterre, de France et d'Amérique.

La chose n'était pas aisée: le nom d'actuaire était inconnu en Belgique; il devait lutter contre le plus terrible des ennemis, l'indifférence! Il se mit cependant à l'œuvre, et avec ce sentiment du devoir, cette ténacité qui prenait chez lui l'aspect d'une vertu militaire, il aboutit.

Il fit plus: il voulut sans retard affirmer l'existence de sa création devant l'étranger; avec la chaude conviction dont il était animé, il réussit à réunir en Belgique le premier Congrès International d'actuaires, sous les auspices de l'Association des Actuaires belges.

Au jour de clôture de ce Congrès, qu'il avait si dignement présidé, vous l'avez entendu racontant la genèse de son œuvre.

Il ne devait pas lui être donné d'assister à son développement.

Une mort inattendue devait nous l'enlever, dans la force de l'âge, au milieu de ses succès, au milieu de son triomphe. La perte de Mahillon n'atteint pas seulement sa famille, la perte d'un citoyen de sa valeur, Messieurs, atteint la nation entière.

Je n'ai rien dit du collègue, de l'ami. Le témoignage qui lui est dû sous ce rapport est au fond de tous les cœurs, mais les paroles sont impuissantes à l'exprimer."

Il suffit de parcourir les bulletins de l'Association de ses vingt premières années complètes d'existence de 1895 à 1914 (numéros 1 à 29) pour se rendre compte d'une activité considérable au regard des sujets abordés et au regard, aussi, de l'effectif de l'Association.

Les grands sujets de l'époque?

La retraite, le financement des Caisses de pensions, les comparaisons entre les systèmes de capitalisation et de répartition, l'ébauche timide de systèmes mixtes, les questions posées par l'investissement des réserves techniques en fonds publics, l'équilibre des caisses communes d'assurance "accidents du travail", l'exposé (remarquable) des principes d'une méthode de calcul des primes dans cette matière rendue, en particulier, très complexe par la variété des indemnités, l'examen et la critique de la gestion de certaines mutualités etc, font l'objet d'analyses et d'études critiques. Une tentative de définition du chômage justifiant le droit à une allocation susciterait, aujourd'hui, une grève générale et des émeutes.

Certaines de ces études font sourire. La querelle capitalisation/répartition apparaît être, avec le recul du temps et comme on s'y attend, le modèle du problème posé sans qu'il soit tenu compte de l'ensemble des données économiques, sociales, démographiques déterminantes, de l'importance relative de la répartition immédiate des ressources et de la constitution de réserves.

Pour la majorité des actuaires de l'époque, la capitalisation est à peu près un dogme. On peut le comprendre. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, on se trouve dans une période de stabilité des monnaies et de leurs parités, dont la durée efface des mémoires toutes les manipulations auxquelles empereurs, rois et princes se sont livrés depuis des siècles.

Les conséquences mondiales des grands chocs financiers et économiques et des grands mouvements sociaux ne sont guère prévues.

Elles donnent lieu à des chocs doctrinaux et politiques, souvent violents et meurtriers, il faut le dire.

L'avis le plus nuancé, énoncé avec prudence sur les possibilités de financer un régime de pensions de retraite en recourant en tout ou en partie à la répartition, se trouve sous la plume de L. Duboisdenghien dans le bulletin n° 5 (1898) de l'Association:

"Supposons qu'une loi décrète que tout citoyen âgé de plus de soixante ans touchera une rente annuelle et viagère de 1 franc, qui lui sera servie par l'Etat.

Quel système faudra-t-il adopter? Celui de la Répartition ou celui de la Capitalisation?

Si le premier système est adopté, l'Etat se contentera d'inscrire à son budget et de payer annuellement les arrérages de pensions dus aux citoyens âgés de plus de soixante ans, comme il le fait d'ailleurs actuellement en ce qui concerne les pensions civiles et militaires.

S'il applique le système de la Capitalisation, l'Etat, considérant tous les citoyens âgés de moins de soixante ans comme des candidats éventuels à la pension, versera pour eux dans une caisse spéciale (à la Caisse de Retraite instituée sous la garantie de l'Etat, par exemple), des cotisations qui s'accumuleront et qui formeront un fonds de retraite dont les intérêts, lorsque le régime permanent sera établi, contribueront dans une large mesure à la formation des ressources nécessaires pour payer les pensions.

Les actuaires qui ont été amenés à comparer les systèmes dits de "Répartition" et de "Capitalisation" sont unanimement d'accord pour repousser le premier et pour affirmer que la Capitalisation s'impose, en matière de pensions de retraite, lorsqu'il s'agit d'un régime non obligatoire, ou d'un régime obligatoire dans lequel les affiliés interviennent par des versements personnels dans la constitution des pensions.

Mais cette unanimité d'opinions ne se maintient pas au sujet d'un régime obligatoire où l'Etat seul ferait tous les frais des pensions de retraite.

Dans ce cas, la Répartition compte ses partisans: des actuaires éminents ont admis qu'alors la Capitalisation ne s'impose pas, et que le système de Répartition se justifie.

Nous nous proposons de montrer que, dans l'hypothèse envisagée, l'adoption d'un système de Répartition grèverait éternellement toutes les générations futures, au seul profit de la génération actuelle."

On trouvera aussi dans le bulletin n° 6 (1899) un article sur "la nécessité d'inscrire dans les programmes de l'enseignement normal primaire et dans les sections normales moyennes des notions élémentaires de la science actuarielle" (C. De Smedt). C'était un acte de foi...

C'est la seconde naissance de 1895.

Elle vient très naturellement de la création même du Comité qui, à l'initiative de nos confères de la première heure, allait organiser en septembre, le premier Congrès international d'actuaires.

Ce Comité deviendrait une institution permanente, chargée, non pas de l'organisation des Congrès futurs mais bien de leur continuité dans le temps, du choix des thèmes, en accord avec les Associations nationales chargées, elles, de l'organisation.

Il allait devenir rapidement le Comité Permanent des Congrès Internationaux d'Actuaires.

Il allait veiller à l'union, aux rencontres et à la connaissance mutuelle des actuaires du monde entier. Il allait aussi veiller à favoriser le développement des sciences actuarielles en encourageant les progrès théoriques et les applications pratiques. Il allait jouer un rôle important en particulier dans la diffusion et le progrès ultérieur des théories "non-life", dans la théorie du risque, dans l'étude des modèles déterministes ou stochastiques, non seulement des risques d'assurance mais aussi des risques financiers, derniers en date des objets des préoccupations actuarielles.

Aujourd'hui, et depuis bien des années déjà, le Comité Permanent s'appelle - et ce changement illustre à lui seul le chemin parcouru - "Association Actuarielle Internationale -International Actuarial Association".

Après 1895, pendant près d'un siècle, le siège du Comité d'abord et de l'Association ensuite fut à Bruxelles, et son Bureau (Président, Secrétaire général et Trésorier) fut composé d'actuaires belges. Ceci est à l'honneur et à la mémoire des personnages d'exception, déjà souvent cités qui, en 1895, avaient pris les initiatives qu'on sait.

Parmi eux, Amédée Begault avait, jusqu'à sa mort en 1949, veillé avec un soin constant et une vigilante rigueur aux activités du "Comité Permanent".

Ces quelques lignes sont un hommage, rendu avec émotion, à sa mémoire.

Le numéro 29 du Bulletin de l'Association porte la date du 15 juillet 1914. Il consacre une place importante au VIIe Congrès International d'actuaires, qui devait se tenir à Saint-Petersbourg du 31 mai au 5 juin 1915, et retenait particulièrement l'attention de nos prédécesseurs.

Les assurances sociales et la théorie des assurances collectives qui se développait, y trouvaient une place de choix: la première. On y trouvait entre autres la préoccupation d'un bon choix de... notations internationales. Ce dernier sujet, abordé pour les assurances vie, au niveau actuariel international dès 1898, allait nous occuper quelque temps.

Au même moment, l'Association examinait avec attention un projet de loi belge "concernant l'assurance obligatoire en vue de la vieillesse, la maladie et l'invalidité" déposé en novembre 1912 par le Ministre de l'Industrie et du Travail.

Le Bulletin suivant de notre Association portera la date du 1er août 1920. Entre les deux, l'activité scientifique fut mise en veilleuse. Les membres l'Association payèrent autrement de leur personne, soit au combat, soit dans des œuvres de solidarité et de secours.

Dans l'intervalle, en Belgique et chez nos collègues des pays amis, on fit le compte douloureux des disparus, puis on se remit au travail, en commençant dès 1919 par examiner à l'invitation du Ministre compétent un projet de loi sur le contrôle des entreprises d'assurances sur la vie.

En 1920, Albert I, Roi des Belges, confère à l'Association le droit d'ajouter à son nom la Qualification et le titre de "Royale". Elle est, désormais, l'Association Royale des Actuaires Belges.

 

Lettre du Ministre Wauters en date du 10 mai 1920
adressée à Monsieur le Président de
l'Association des Actuaires Belges

Monsieur le Président, 

A la date du 29 avril dernier, j'ai eu l'honneur de soumettre à Sa Majesté le Roi une proposition tendant à accorder le titre de "Royale" à l'Association des Actuaires Belges. 

J'ai le très grand plaisir de vous faire savoir que Sa Majesté a bien voulu réserver à cette proposition l'accueil le plus favorable. Vous en jugerez par la lettre d'une communication écrite, dont la copie est ci-jointe, qui m'a été faite par le Cabinet du Roi. 

Je vous prie, Monsieur le Président, de vouloir bien soumettre à l'Association des Actuaires Belges mes bien vives félicitations, avec l'expression de ma gratitude pour les services sérieux qu'elle a rendus à mon Département en maintes circonstances. 

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma haute considération. 

(signé Wauters)

Lettre du Cabinet du Roi, adressée le 4 mai 1920,
au Ministre de l'Industrie, du Travail et du Ravitaillement,
Monsieur Wauters.

Monsieur le Ministre, 

Le Roi a reçu l'intéressant rapport que vous Lui avez adressé le 29 avril dernier (Office de l'Assurance et de la Prévoyance Sociale, Ie Section, n° 0.82.00). 

Sa Majesté en a pris connaissance avec le plus grand intérêt et Elle m'a chargé de vous dire que c'était avec le plus grand plaisir qu'Elle donnait en témoignage de Sa bienveillance à l'Association des Actuaires Belges. 

Notre Souverain m'a, en conséquence, donné l'ordre de vous dire qu'Il se ralliait à votre proposition d'accorder à l'Association le titre de "Royale". 

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, les assurances de ma haute considération. 

(signé Arschot)

Ce n'est pas à vrai dire une distinction honorifique exceptionnelle. Il s'agit d'une marque d'intérêt à caractère humaniste accordée à de nombreuses associations et sociétés scientifiques, artistiques, philanthropiques, sportives.

Mais, manifestement, cela faisait plaisir.

Entre 1920 et 1940, on peut dire que l'Association ronronne, à l'exception de la part qu'elle prend au travers du "Comité Permanent des Congrès Internationaux d'Actuaires" et de la participation constante de l'infatigable Président de l'ARAB de 1911 à 1936, Amédée Begault. On le verra partout, présent et actif. Il sera, à titre anecdotique, un soir assis à la même table que Sir Winston Churchill, à l'occasion d'un dîner.

Incontestablement, l'assise belge du Comité Permanent, qui deviendra plus tard l'Association Actuarielle Internationale, a été assurée par Amédée Begault.

Entre les deux guerres, l'effectif de l'association en "membres agrégés" ne progresse guère.

En 1920, elle compte 26 membres agrégés; en 1930, elle en compte 28 et en 1940, 31.

Elle demeure, de toute apparence, dans une tour d'ivoire. Elle ne joue qu'un rôle public de second plan. En pratique, tout ce que l'on peut retenir d'elle, sur ce plan, c'est la participation de l'un ou l'autre de ses membres à l'élaboration des tarifs qui formeront la base du secteur "capitalisation individuelle" des lois relatives à la pension des ouvriers (1925) et des employés (1930). C'est aussi le mandat de Commissaire aux Pensions exercé par un des présidents de l'ARAB, M.L. Francois.

L'attitude quasi dogmatique à l'égard des bases autres que la capitalisation individuelle de financement des régimes généraux obligatoires de pensions et notamment de la technique de répartition, y est pour quelque chose.

L'Association souffre aussi d'un vieillissement sensible.

Le recul du temps permet de penser, qu'à ce moment, de trop larges boulevards ont séparé les milieux de la politique sociale et des institutions publiques issues d'elle d'une part et, d'autre part, les actuaires les plus en vue de notre Association.

Ce ne sont pas quelques publications de diffusion limitée d'un éphémère "Bulletin de la Prévoyance", même s'il ne manquait point d'intérêt - au contraire - qui rétablirent les échanges.

Ce défaut n'est aujourd'hui que partiellement corrigé.

Et cependant, l'Association comptait de brillantes individualités.

On ne saurait oublier Louis Maingie. Sa remarquable étude théorique de l'assurance "accidents du travail" et ensuite, ses "Théorie de l'intérêt" et "Théorie des opérations viagères", dont le caractère synthétique et la qualité pédagogique sont, à l'époque (1932), remarquables.

Il y avait aussi un personnage trop modeste et, par conséquent méconnu, mathématicien et probabiliste teinté de philosophie. Il s'appelait Jean-Henri Baptist et il insuffla à ses élèves - car il fut professeur, dès sa création, à l'Institut des Sciences Actuarielles de l'UCL - une véritable philosophie des probabilités.

Il y eut aussi, en même temps, un apôtre de l'enseignement universitaire des Sciences actuarielles et expert en matière de financement des régimes de pensions, le professeur Edouard Dory de l'UCL.

Du même talent pédagogique, en même temps qu'il fut un dirigeant d'entreprise hautement estimé: Henri Maurice. Une intelligence particulièrement aiguisée au service d'une rigueur scientifique et morale exemplaire. On peut exprimer l'estime dans laquelle il était tenu en disant familièrement qu'il ne prenait en aucune matière des vessies pour des lanternes, étant pourvu d'un talent d'écoute qui ne laissait passer que très peu de choses.

Il y eut encore Robert Consael, modeste et taiseux, désabusé par les jeux de la politique, mais qui fut un actuaire "universel", théoricien du risque en toutes matières d'assurances. Ses cours à l'ULB en témoigneront dès après la seconde guerre mondiale. Il y fut dès 1946 un pilier et un grand professeur de la section de Sciences Actuarielles, dont la naissance avait attendu - par la force des choses - la réouverture de l'ULB.

En 1934, se trouvait admis en qualité de membre agrégé Edouard Franckx, alors répétiteur à l'Ecole Royale Militaire. C'est plus tard, de 1950 jusqu'à la fin de ses jours en janvier 1988, qu'il allait montrer une étonnante faculté de conception, d'imagination et d'expression mathématique de nombreux problèmes pouvant s'énoncer en termes de probabilités.

Il était l'élève et il devint le successeur à l'Ecole Royale Militaire du Professeur Pierre Van Deuren, personnage extraordinaire au vrai sens du mot. Pierre Van Deuren mêlait d'éclatantes capacités de mathématicien, de probabiliste, d'ingénieur d'artillerie et d'ingénieur en constructions.

Il était titulaire de la chaire de "Calcul des Probabilités" à l'Ecole Royale Militaire et auteur d'un traité portant le titre "Leçons sur le Calcul des Probabilités" publié en 1934.

Ses élèves et ses lecteurs attentifs - il y en a de nombreux parmi les plus anciens membres de l'Association - ont reçu ainsi un exposé des principes, rigoureux et harmonieux, s'éloignant des méthodes classiques à l'époque. Il précède des personnages tels que Harald Cramer et annonce les grands théoriciens anglo-saxons des années soixante.

A côté de cela, durant la première guerre mondiale, il avait conçu un mortier d'infanterie dont les tranchées adverses firent les frais.

Dans la suite, plus près de nous, il fut un des concepteurs clairvoyants du barrage d'Inga, sur le cours inférieur du fleuve Congo.

Il paraît qu'il avait un petit défaut. Ce probabiliste aimait le jeu, peut-être à titre de vérification.

Donc, l'Association Royale des Actuaires Belges venait de passer une vingtaine d'années, sans événements internes notables, d'une existence discrète de société mystérieuse accessible à peu d'initiés, supposés dès lors détenteurs d'incroyables connaissances mathématiques et d'aptitudes diaboliques à les utiliser dans des calculs d'une extrême complexité.

Ce n'était peut-être pas inexact, mais c'était tout de même entouré d'une aura magique et de plus, il s'agissait d'une vision incomplète de ce qu'on pouvait exiger d'un actuaire professionnel.

La formation des actuaires, c'est-à-dire le choix des matières dont la connaissance paraît indispensable à l'exercice des diverses fonctions de leur profession, autrement dit le programme des sciences actuarielles et leur enseignement avaient retenu l'attention d'un personnage dont on ne soulignera jamais assez l'importance dans l'évolution de la législation des assurances.

Il s'agit de Monsieur E. Van Dievoet qui, en qualité de Commissaire Royal, a joué à maintes reprises un rôle important dans l'élaboration de la loi du 25 juin 1930 relative au contrôle des entreprises d'assurances sur la vie et dans la lente gestation (la lenteur n'étant point son fait) de la modernisation de la loi générale de 1874.

Sous le titre "L'assurance en Belgique", Monsieur E. Van Dievoet a publié en 1930, la synthèse de ses réflexions, de ses suggestions et propositions sur la matière.

On y trouve, en particulier, la proposition de création d'un Institut (unique) des Sciences actuarielles dont le programme, les conditions d'accès et les titres et diplômes recevaient un exposé complet mais dont on ne se soucia guère à l'association.

Cette dernière continua à organiser "sur demande" des épreuves d'admission du type "en loge" pour des candidats qui s'étaient instruits des matières des examens sur base d'une liste de traités et d'ouvrages recommandés.

La suggestion de Monsieur E. Van Dievoet, par contre, retint l'attention des Universités, si bien qu'en 1939, l'UCL ouvrait son "Institut des Sciences Actuarielles" (avec un programme manifestement inspiré de cette suggestion) et que l'ULB aurait suivi la même voie si la guerre, en 1940, et la fermeture de l'ULB en novembre 1941 par l'autorité occupante n'avaient pas fait reporter la chose à 1945.

Une nouvelle fois et, pour certains, la seconde fois dans la vie d'un homme, la guerre frappait notre pays. Plusieurs de nos membres connurent la captivité, certains en tant que militaires, certains comme "politiques".

Comme toujours, l'activité reçut une sourdine.

L' "explosion" universitaire marqua rapidement la reprise des activités. Dans les cinq années suivant la fin des hostilités, les deux universités libres du pays avaient délivré, au terme d'un authentique cycle de "post-graduate", des titres et diplômes de licence et de doctorat ou le titre équivalent d'actuaire, à un nombre encore peu élevé de candidats.

La pression des faits, en dépit de la résistance des "ultras", l'absence après 1947 de toute admission par la voie discrète et traditionnelle, l'adhésion évidente de plusieurs membres éminents de l'association aux initiatives universitaires l'emportèrent.

Les "ultras" conservateurs réussirent à maintenir une distinction quelque peu irritante entre membres agrégés et membres associés, distinction qui devait disparaître lorsque l'Association devint, statutairement et officiellement, une Union Professionnelle (1982).

En 1950, l'association comptait 41 membres agrégés ou associés.

En 1970, elle comptait 77 membres agrégés ou associés et en 1994, elle comptait 480 membres effectifs.

On ne note pas de chômage. L'activité des actuaires belges qui était jusqu'aux années soixante traditionnellement concentrée sur les assurances sur la vie s'est progressivement étendue aux risques divers, aux fonds de pension, à l'informatique, au marketing, à la finance, à la "consultancy", etc.

L'initiative universitaire qui s'est depuis étendue aux institutions universitaires de Mons, n'a pas donné lieu à une "inflation" actuarielle ou à une attribution extravagante de diplômes, comme le craignaient, il y a cinquante ans, les gérontes de l'ARAB.

Elle s'est révélée être un facteur de progrès, comme le fut une autre institution, "ASTIN", dont la naissance et le développement sont, dans une très large mesure, dues à un de nos collègues, dont il y déjà été question plus haut mais à qui il ne sera jamais assez rendu hommage.

Il s'agit, bien sûr, de notre très regretté collègue Edouard Franckx. On sait l'intérêt enthousiaste qu'il a porté aux travaux historiques de l'école scandinave de la théorie du risque et de la considérable participation écrite - notes, articles, mémoires - aux progrès des assurances "non-life".

Il a littéralement forcé l'intérêt des jeunes actuaires belges et contribué au développement des théories "non-life" dont aujourd'hui, la réputation n'est plus à faire.

Rappelons encore son civisme patriotique, traduit par un séjour "concentrationnaire" à Breendonk et à Dachau et, enfin la chaleur de son accueil souriant.

Nous lui devons plus que ce qu'il a pu recevoir de nous.

Dans notre pensée, Edouard Franckx, qui fut un grand Président de l'Association Actuarielle Internationale, rejoint nos grands fondateurs Amédée Begault, Charles Le Jeune et Léon Mahillon.

Comme on l'a vu, Léon Mahillon disparut en janvier 1896, quatre mois après le premier Congrès International de Bruxelles tenu en septembre 1895.

Charles Le Jeune nous a quittés en 1921, en nous léguant une image de générosité et d'efficacité.

Voici comment s'exprimait à son sujet le Président de l'ARAB à cette époque, Amédée Begault.

"M. Le Jeune fut plus que le fondateur: il fut le précurseur de l'Association des Actuaires. C'est de sa bouche que j'entendis, pour la première fois, prononcer ce nom."

"M. Le Jeune, depuis de longues années, était en rapport avec les membres de l'Institute of Actuaries et c'est grâce à lui, grâce aux relations qu'il avait en Angleterre que l'idée de la création d'une Association d'Actuaires put être envisagée par les premières personnes qui, en Belgique, appliquaient le calcul des probabilités aux questions d'assurances sur la vie, sans avoir jamais songé à prendre le titre d'actuaire ..."

Rappelant le rôle éminent que ce très grand courtier joua dans la rédaction des contrats d'assurances maritimes, dans l'unification du droit maritime et dans les contrats d'assurances "Incendie" des entrepôts portuaires, Amédée Begault poursuit:

"M. Le Jeune participa aux premiers congrès d'actuaires; le rapport qu'il présenta à Londres (1898) était un modèle de clarté et témoignait d'une connaissance approfondie de la pratique des Assurances sur la Vie. A l'Association, il fonda un prix destiné au meilleur ouvrage de propagande de la science actuarielle ..."

"... Rappelons, pour finir, l'accueil bienveillant que tous les membres de l'Association trouvèrent constamment auprès de lui. Il était la bonté incarnée et n'avait pas de plus grand bonheur que de mettre son influence et ses relations à la disposition de ceux qui avaient recours à lui ..."

Quant à Amédée Begault lui-même, il fut président de l'Association de 1911 à 1937. Sa carrière fut extraordinaire. Elle est bien résumée par l'ultime rubrique de la liste des membres agrégés de l'association, publiée avant son décès en juillet 1949:

"Begault (Amédée) ex-officier d'artillerie, ancien actuaire et ancien sous-directeur de la Compagnie Belge d'Assurances Générales sur la vie, membre de la Commission permanente des sociétés mutualistes et de la Commission des Assurances Privées, membre correspondant de l' "Institute of Actuaries", de l' "Institut des Actuaires Français", membre de l' "Association des Actuaires Suisses", "fellow" de l' "Actuarial Society of Assurance", président du Comité Permanent des Congrès Internationaux d'Actuaires, président honoraire et membre fondateur de l'ARAB".

Après plus d'un demi-siècle d'une activité largement consacrée à notre Association et au Comité Permanent des Congrès Internationaux d'Actuaires, dernier survivant du trio Begault - Le Jeune - Mahillon, Amédée Begault s'en allait aussi, un peu comme ces vieux soldats dont les Anglais disent qu'ils ne meurent jamais, qu'ils ne font que passer.

 

 

Les présidents de l'Association Royale des Actuaires Belges

Henri ADAN (1895 - 1901)

Omer LEPREUX (1901 - 1911)

Amédée BEGAULT (1911 - 1937)

Léon FRANCOIS (1937 - 1950)

Henri VERMEULEN (1950 - 1952)

Jean H. BAPTIST (1952 - 1954)

Henri MAURICE (1954 - 1956)

Edouard FRANCKX (1956 - 1960)

Jacques DE MOOR (1960 - 1964)

Robert ROYER (1964 - 1968)

Roger VLIEBERGH (1968 - 1972)

Paul THYRION (1972 - 1976)

Henri RIJKERS (1976 - 1978)

Hubert BEFAHY (1978 - 1982)

Charles DELEERS (1982 - 1986)

Marc GOOVAERTS (1986 - 1990)

Daniel DEROECK (1990 - 1994)

Valère CROES (1994 - 1996)

Christian DEFRANCQ (1996 - 1999)

Jean-Michel KUPPER (1999 - 2003 )

Karel GOOSSENS (2003 - 2007)